Hallucinations

Au cours de ma décompensation, j’ai expérimenté un très grand nombre d’hallucinations ; la plus grande partie était auditives, mais j’ai également eu des hallucinations visuelles, des hallucinations olfactives et encore bien d’autres types d’altération de la perception ; comme le sentiment de ne pas être à l’origine de certains de mes mouvements ou d’éprouver des modifications importantes dans la perception du temps.

 

Book of magic by Blualien

 

Pour ce qui concerne les hallucinations auditives, elles m’ont accompagné chaque jour, des quatre années qu’a duré la phase aiguë de ma décompensation. Les voix auxquelles j’ai été confronté n’étaient pas ténues ou difficilement audibles; mais claires et nettes comme dans n’importe quelle discussion sur le plan incarné. Quand on évoque les hallucinations auditives, il est essentiel de bien différencier deux types d’hallucinations qui sont rarement définies de manière très claire ;

  • Il y a les hallucinations sensorielles « vraies » ou la personne entend une voix, un son, à travers ses oreilles ; mis à part le fait que ce son n’existe pas pour les autres, pour la personne qui « entend », le processus semble être le même que dans l’audition normale.
  • Il y a les hallucinations psychiques où la personne perçoit « une voix, un son » qui apparaît dans sa tête, mais qui ne passe pas par les oreilles ; c’est une parole en pensée ; c’est vécu comme une forme de transmission de pensée. D’où l’ambiguïté dans cette situation, d’utiliser l’expression « entendre des voix », puisque dans ce cas se sont des pensées qui apparaissent.

En ce qui me concerne, la presque totalité de mes hallucinations auditives étaient en fait des hallucinations psychiques ; j’ai entretenu des conversations sur le plan de la pensée avec des centaines « d’interlocuteurs » différents. Certains étaient des personnes que je connaissais ou des personnes célèbres ; d’autres des inconnus, des personnes décédées, des divinités ou encore des anges. Ces paroles, musiques, bruits m’apparaissent en dehors de toute volonté ; il n’était pas possible de les faire disparaître. Quand on entend ce type de voix, il semble évident qu’elles ne proviennent pas de soi, mais qu’elles sont extérieures, qu’il s’agit d’une forme d’intrusion dans le psychisme.

Ce qui m’a frappé, c’est à quel point, les hallucinations psychiques pouvaient être subtiles et donner une quantité d’informations qu’un simple énoncé verbal ne pouvait pas exprimer. Les pensées qui me parvenaient étaient accompagnées d’une multitude d’éléments qui précisaient le sens de ce qui était dit ; ces perceptions avaient quelque chose de fascinant. La pensée était accompagnée par une émotion, un timbre de voix, un type d’élocution, un accent… Cela pourrait paraître paradoxal puisqu’il s’agissait de pensées, mais le processus, me semble être similaire à ce que l’on trouve dans certains rêves où il est possible d’entendre des voix avec toutes leur subtilités, alors que le sens de l’ouïe n’intervient pas.

Une charge émotionnelle accompagnait chaque pensée ; elle pouvait être agressante, neutre ou bienveillante avec toutes les nuances que l’on peut imaginer. J’avais le sentiment d’être à la merci de « l’état émotionnel de ces pensées », qui se répercutait directement sur mes éprouvés. Si les pensées étaient chargées d’agressivité, je vivais un mal être, j’avais le sentiment de subir des attaques que je ne pouvais pas contrer. Si les pensées étaient chargées de bienveillance, d’amour, j’éprouvais un bien-être, mais je savais déjà que cela ne durerait pas et j’avais de la difficulté à vraiment apprécier ces courts moments de répits.

 

Planche de Gotlib & Alexis, adaptée pour les textes

Ce dessin est une bonne métaphore de ce que j’ai vécu quand « j’entendais des voix ». C’est comme si j’étais à la place de cette jeune femme, entourée de toutes ces présences incongrues et qui ne sait pas bien que répondre à la personne qui  la sollicite « normalement ». Dit autrement; comment expliquer à une personne qui ne perçoit pas cet entourage; ce qui est vécu sur le plan intérieur ? Et donc, comment parvenir à maintenir une relation ?

Au cours de ma décompensation, il arrivait fréquemment que je reprenne à haute voix ce qui m’était transmis sur le plan de la pensée (hallucinations psychomotrices verbales) ; j’avais l’impression de donner une existence à des messages venus d’une autre dimension. Pour moi cela ne faisait aucun doute ; je n’étais pas à l’origine de ce qui était énoncé. J’en venais à prononcer de véritables dialogues entre « plusieurs êtres » et moi-même. J’ai enregistré plusieurs dizaines d’heures « d’échange » avec des voix.

Au cours de cette période, les hallucinations visuelles ont étés relativement rares, celles qui m’ont le plus frappé sont des formes de couleur qui se déplaçaient à vive allure dans mon jardin ; il y en avait des roses, des vertes des bleues. Suite à ce que disaient mes voix, il était clair qu’il s’agissait d’anges qui s’amusaient. Je percevais également des points gris dans mon champs visuel ; cela ressemblait à ce que l’on appel en ophtalmologie « des corps flottants ». Ceux-ci se déplaçaient et m’indiquaient des points où je devais aller ; une direction où il y avait quelque chose que l’on voulait me faire découvrir. Les hallucination olfactives étaient plus difficiles à objectiver. J’ai senti passablement d’odeurs peu agréables qui n’auraient pas dû se trouver aux endroits où je les percevais; mais dans ce cas, il n’est pas aisé de savoir s’il s’agissait vraiment d’hallucinations ou « d’odeurs déplacées ».

M.C. Escher, Un Autre Monde II, 1947

 

Sur le plan de mes perceptions, j’ai vécu quelques épisodes particulièrement déstabilisants. Au début de ma décompensation, je percevais le monde environnant sans grandes modifications par rapport à ce que j’avais connu jusqu’ici ; j’entendais bien des voix, mais c’est un peu comme si je découvrais une dimension supplémentaire de l’existence. Ma conception de la réalité n’était pas fondamentalement modifiée. Dans un second temps, j’ai eu le sentiment que la réalité que je connaissais n’avait plus cours. Je me rappelle en particulier de trois épisodes qui m’ont profondément déstabilisé.

 

  • J’étais en ville et j’ai entendu la cathédrale sonner plusieurs fois à des moments qui ne correspondaient pas aux heures normales de la sonnerie des cloches. J’ai cherché à vérifier cette anomalie sur d’autres horloges et j’ai effectivement constaté que les cloches de la cathédrale ne sonnaient plus aux heures normales ; je ne pouvais m’expliquer rationnellement cet état de fait.
  • je me promenais en ville et pendant tout mon parcours aucune personne n’a croisé mon regard; J’avais la conviction que j’étais le seul être humain en présence d’un monde habité par des automates qui répondaient tous à la même injonction d’un pouvoir central « NE PAS LE REGARDER ».

  • En sortant en ville ; j’ai constaté qu’il n’y avait plus que deux seules marques de voitures qui roulaient; toutes les autres avaient disparu. Dans un premier temps je me suis dit que ce n’était pas possible ;  J’ai compté alors plus de cinq Opel à la suite ; puis la même chose pour des Fiat. Je me suis dit que des personnes cherchaient à me déstabiliser ; à me rendre fou. J’ai interrogé des passants en leur demandant s’il faisait le même constat que moi ; ils n’ont dit ni oui, ni non, semblaient un peu gênés, j’avais le sentiment de ne rien pouvoir tirer d’eux ; ils devaient être au courant du complot. Le lendemain, j’ai vécu la même situation avec des Renault et des Volkswagen.

Ces perceptions d’un monde transformé étaient profondément déstabilisantes ; j’étais totalement démuni face à « cet univers parallèle » dans lequel j’avais le sentiment d’avoir été plongé. J’ai tenté de comprendre cette « nouvelle réalité », mais j’ai constaté que je n’avais pas de possibilité d’agir sur le déroulement des événements, qui semblaient répondre à des logiques qui m’échappaient totalement. Je ne pouvais partager avec personne ce que je vivais. C’est suite à ce type de perception que j’ai véritablement perdu pied.